Bertrand de Robillard a publié deux romans, L'homme qui penche en 2003, Une interminable distraction au monde (2011), tous deux aux Editions de l'Olivier.

On en trouvera plus bas des extraits.

Si on place ces romans dans l'ensemble des romans contemporains, faut-il y voir des "romans francophones" évoquant des univers particuliers ? Faut-il les ranger dans la veine postcoloniale comme le pensent certains ? Ou des romans fortement influencés par les tendances actuelles et intensément introspectifs ? Si des critiques de chercheurs universitaires vous intéressent..

2003

L’homme qui penche Extrait

Ce territoire, qui s’était mis à montrer des velléités de couleurs, n’avait pas de nom. Sinon le vôtre. Le reste n’était plus que grisaille approximative.

Peu à peu se précisaient et continuaient à prendre corps des choses d’abord fuyantes. Par exemple le fait que vous aviez de plus en plus l’impression que vous penchiez réellement, obstinément. Vers l’avant.

L’inclinaison était chez vous de l’ordre du naturel, de l’organique, ou simplement, de la mécanique. De la fonction, en un mot. Celle, dirait-on, de quelqu’un qui cherche. Ou, peut-être, de quelqu’un qui serait chargé, dans la partie supérieure de son corps, d’un invisible fardeau dont il aurait seul connaissance et dont il n’aurait de cesse de vouloir se libérer. Probablement, était-ce l’un et l’autre à la fois. C’était cela : sous le poids de quelque chose – que vous cherchiez en vous – vous penchiez afin de vous en débarrasser, là, sur la route. Il suffisait de voir combien lors de vos retours, parfois laborieux, comme délesté de votre fardeau, vous aviez la démarche approximative, mal assurée. Tout se passait comme si l’absorption d’alcool par votre corps vous dépouillait, afin de la remplacer, d’une partie de votre essence – de votre sens de gravité. Sens, essence, gravité: les mots viennent d’eux-mêmes s’agglutiner autour de ce que vous cherchez précisément. Sens de gravité, qui réintégrait sa place et sa fonction, par la suite, à mesure que l’effet de l’alcool diminuait. Au fil des années, entre penchant et inclinaison, s’était peu à peu installé en vous un équilibre précaire, où le tangage avait une utilité. Plus de dix ans avaient été nécessaires à la mise en place de ce processus. Processus qui, à y regarder de plus près, était destiné à l’allègement ou au débarras de quelque gêne profonde : cette recherche impliquant le constant passage d’un état à un autre, et qui n’était pas de tout repos, vous était absolument nécessaire.

En effet, il est une sensation, située à mi-chemin entre sobriété et ivresse – que doivent bien connaître les buveurs avertis -, un état second, où l’on peut avoir l’impression d’être une manière de chaînon entre réel et irréel, permettant à tous deux de coexister ; où, comme un conducteur de courant entre les deux, votre présence permet à l’irréel d’apparaître comme le prolongement logique du réel, l’un et l’autre étant situés à portée de la main, de part et d’autre de vous. Là, dans cet état de lucidité aiguë, remonter le courant des idées se faisait sans aucun effort, on aurait dit même que leurs sources semblaient venir d’elles-mêmes à vous : telles les bulles de boissons gazeuses, les souvenirs et leurs sensations à l’état brut remontaient, et vous pouviez, le temps de leur trajectoire, courte malgré tout, les contempler et les imprimer en vous, avant qu’elles ne se brisent, en fin de parcours, à la surface du liquide, au contact de l’air. Et baignant dans cet état de grâce, les choses les plus obscures, tapies au plus profond, vous apparaissaient au grand jour, dans leur essence, dépourvues de leur gangue et de leur mystère. Evidentes. Jusqu’au lendemain.

(Copyright Editions de L'Olivier, 2003)

Une interminable distraction au monde Extrait

C’était une vieille baraque en face de la mer.

Depuis des années nous en parlions, Claire et moi. Non pas de cette maison, que nous ne connaissions pas encore, ni même de Varechs, que nous aimions beaucoup, en revanche, mais de l’éventualité de notre installation, un jour peut-être, à l’écart de la ville. Nous avions des idées assez arrêtées sur ce que nous cherchions et des moyens limités. Ce n’était pas une urgence, mais vivre ailleurs et différemment nous était devenu de plus en plus nécessaire, et après plusieurs années de recherches infructueuses, nos espoirs avaient commencé à céder à de la résignation. Et puis, un beau jour, tout à fait par hasard, nous étions tombés sur cette aubaine qui dépassait nos espérances. Située sur une pointe, au sud de l’île, la maison n’avait rien à voir avec les villas sans âme construites le long de la côte mauricienne ces quarante dernières années. C’était un campement à l’ancienne aux murs en pierres chaulées avec un toit haut est des volets en bois plein ouverts sur l’océan. Une certaine rusticité se dégageait de la toiture en chaume, renvoyant à l’image de ces campements d’autrefois faits de fibres de ravenala séchées cousues en semble et qui disparurent progressivement au cours des années soixante, après les ravages causés par un cyclone particulièrement meurtrier. La maison dont la chaux des murs était tombée par plaques çà et là laissait entrevoir en-dessous ses vieilles pierres sèches, entre lesquelles poussaient par endroits quelques brins d’herbe. Nous étions arrivés un samedi en fin de matinée. Le camion nous avait suivis tant bien que mal dans le trafic, avant de nous perdre de vue pour de bon. Alors, à un kilomètre de Varechs, on s’était arrêtés en bordure d’un champ de cannes pour l’attendre et on était descendus de voiture, car avec la température encore élevée de ce début d’avril nous étions déjà en nage.

Nous avions emménagé dans une brise carabinée. D’abord, nous n’y avions pas prêté grande attention, notre préoccupation première étant d’en finir et de nous retrouver enfin chez nous. Le lendemain matin, quand j’étais sorti de la maison après le petit déjeuner, à la recherche de la poubelle, le vent soufflait encore. Aussi fort et sans discontinuer. C’est tout juste si cela s’atténuait pendant quelques secondes, par moments, pour reprendre de plus belle. Je m’étais alors souvenu que, lors de notre unique visite, en janvier de la même année, il soufflait de la même manière mais que, subjugués par ce que nous découvrions, ni Claire ni moi ne l’avions remarqué.

Les murs demandaient un sérieux coup de peinture et les meubles manquaient dans pratiquement toutes les pièces, mais nous n’étions pas pressés. On prendrait le temps de trouver ceux qui convenaient, disait Claire – après tout, cela ferait partie des plaisirs de l’emménagement. Seul mon bureau affichait complet, si l’on peut dire. C’était une pièce vaste et claire, que la disposition des meubles faisait tourner le dos à la mer. Et, les prévisions de Claire se révélant justes, la vieille table en teck placée contre le mur, côté route, donnait à l’ensemble un cachet un peu suranné qui ne nous déplaisait pas.

C’en était fini, désormais, de l’humidité et du froid de Hauteville dont je pensais pourtant ne jamais pouvoir me passer bien longtemps ; des soirées au restaurant – rares il est vrai. De même, inutile serait dorénavant cette panoplie de vêtements tels que blousons, imperméables, parkas et autres vestes en tout genre, avec leur odeur de renfermé quand on les sortait de la penderie au début l’hiver. Au fond j’était peut-être plus attaché que je ne le croyais à l’atmosphère brumeuse et à la grisaille des hauts plateaux…Avions-nous pris la bonne décision, tout compte fait ? Ce dont nous étions sûrs, du moins, c’est que – les médecins nous l’avaient confirmé à plusieurs reprises – le climat serait bénéfique à Claire, qui était sujette aux rhumatismes. Et puis, nous en avions assez de la vie urbaine et des contraintes professionnelles.

Avant d’opter pour des responsabilités moins importantes qui lui permettraient de travailler à mi-temps, Claire avait été pendant dix ans chargée de la programmation d’une maison d’édition, où j’assumais plusieurs fonctions, dont celle de lecteur. En réalité, c’est à moi que le poste avait d’abord été proposé, mais vu mon peu d’intérêt pour la gestion et l’idée de faire carrière, j’en avais parlé à Claire, à qui le poste devait logiquement échoir en cas de refus de ma part : les avantages économiques que présentait cette situation ne nous laissaient pas tout à fait indifférents, et il avait été finalement convenu entre nous qu’elle l’accepterait, pourvu que je prenne à ma charge certaines tâches, telles que le tri des manuscrits. Il eût été difficile de dire qui de nous deux était le plus las. Las des échéances à respecter, des bruits de couloir et des rivalités au sein de l’entreprise ; des petites ambitions et des frustrations des uns et des autres. Mais surtout, en ce qui me concernait, je n’en pouvais plus de travailler ainsi, de faire semblant, et de rechercher inconsciemment chez les autres ce qui était enfoui au fond de moi. Ce poste était devenu un fardeau que – je le sentais – je n’arriverais bientôt plus à porter. Au point que j’avais préféré m’en ouvrir à mon employeur, avant que lui ne prenne l’initiative. L’entrevue s’était plutôt bien passée. Ma démarche ne l’avait pas surpris outre mesure : il y a des signes, m’avait-il dit, qui ne trompent pas. De même, il comprenait parfaitement que l’enthousiasme de la jeunesse – quoique toute relative dans mon cas – n’ait pas résisté à l’usure du temps, car à un certain moment, avait-il ajouté, tout lasse, et – grand seigneur – il m’avait proposé de prendre ma retraite anticipée à des conditions plutôt favorables. Je le soupçonnais de se féliciter intérieurement de cette issue qui l’arrangeait probablement presque autant que moi. A Varechs, nous allions pouvoir, Claire et moi, enfin passer à autre chose. Elle, à la photographie, au jardinage et à la cuisine, alors que j’allais pour ma part être en mesure de ma livrer à la lecture dans les meilleures conditions possibles. Car j’étais en effet d’avis qu’en matière de littérature, comme en musique, il y avait une question déterminante liée au rythme, en vue d’une appréciation correcte de l’ouvrage. Toutefois, si dans le domaine musical la décision du tempo incombe au musicien, en littérature c’est au lecteur que revient cette option – qu’il prend généralement sans y penser. Je disposais donc, désormais, du temps nécessaire à la lecture des livres que je lisais trop vite auparavant. J’allais également pouvoir me consacrer à un projet que l’avais en tête depuis quelque temps, sans oser encore me l’avouer.

(Copyright Editions de L'Olivier, 2011)

2011

Romans