L’homme qui penche - Extrait

Un plan de travail haut perché sur deux tréteaux au fond de la pièce. Dans un angle, en face, une batterie de seconde ou troisième main, aux fûts dépareillés, mangeant près de la moitié de la moquette. Divers instruments de musique et autres objets entreposés dont vous avez, depuis, maintes fois, changé la disposition le long de ces quatre murs, afin de vous aménager des espaces, à chacun attribué une fonction précise – écriture, musique, « salon », etc…- mais sans jamais obtenir satisfaction. De guerre lasse vous avez abandonné, pour vous contenter de ce vide au milieu de la pièce, espace vital que vous avez réussi à préserver de l’envahissement des objets et qui vous permet de vous mouvoir librement. Au centre : vous, mijotant dans le jus que vous y avez-vous-même injecté. L’agréable désordre des premiers temps qui ont suivi votre retour au pays et où vous vous sentiez comme un poisson dans l’eau s’est peu à peu transformé en une sorte de capharnaüm dans un bocal dont les parois se sont opacifiées au fil des années. Entre le monde extérieur et vous, sans que vous vous en soyez rendu compte, une sorte de cataracte s’était tissée, puis épaissie, opérant une dégradation progressive de la communication avec l’extérieur ; une solitude presque totale – hormis les très rares et éphémères rencontres féminines, réduites à l’essentiel. Quand le téléphone sonne, ce n’est plus, à quelques exceptions près, que pour des raisons professionnelles ; les rares fois où vous entendez frapper à la porte, vous vous gardez bien d’ouvrir, sauf en cas de visites attendues, c’est-à-dire pratiquement jamais ; le seul courrier que vous recevez se limite aux factures et autres relevés de compte bancaire – ces derniers finissant d’ailleurs dans la corbeille à papier, après être restés des semaines, voire des mois, sur le paillasson de la porte d’entrée.

Fin de matinée à Curepipe, un dimanche aussi gris que les autres. Sur une des nombreuses feuilles jonchant le plan de travail auquel vous êtes accoudé depuis deux bonnes heures, aucun mot n’est venu s’ajouter à ceux qui s’y trouvaient déjà la veille. Et l’avant-veille. C’est une histoire entre un type et une ville. Quel genre de type ? Le personnage ne devra pas être préoccupé par des choses extérieures, mais au contraire, les yeux tournés en lui-même, et susceptible d’entretenir un rapport intime et profond avec la ville. Il vous suffirait, pour le cerner, de parvenir à appréhender un morceau de cette ombre au sein de laquelle vous vous mouvez, seul comme dans un étang noir situé en deçà du monde visibl

A l’horizon de votre regard vide, un gros cendrier Matinée débordant de mégots, et deux idées : vider le cendrier et s’aérer la matière grise, vous dites-vous avec détermination. Et de vous décider pour la deuxième seulement, histoire d’aller faire un tour en ville afin de rompre la routine de ce dimanc

Vous passez un blouson sur votre tee-shirt, prenez vos cigarettes, et, en quelques enjambées, vous vous retrouvez au carrefour du centre-ville où, au-dessus des immeubles vert-de-gris, le ciel de Curepipe tente de gommer l’arc-en-ciel d’un soleil pastel. Surgissant de nulle part, au feu vert, parmi les flots de marée humaine, comme une éclaircie, ou plutôt, une apparition : au-dessus du blouson de cuir, la crinière noire flottant au gré d’un mouvement chaloupé. Cadence parfaite, elle est là, facile en marge du flux de passants de la sortie de messe. Vous voudriez l’aborder. Ou plutôt, seulement lui dire quelque chose de sympathique, d’enlevé. Mais vous savez que vous n’y arriverez pas – vous n’avez jamais su le faire -, probablement une question de tempérament. Vos très rares tentatives se sont révélées d’exemplaires gâchis. Et comme pour vous éviter d’en rééditer les tristes exploits, un poids vient s’abattre sur votre épaule droite. Une main, manifestement. Vous vous retournez, c’est Hugo.

Un verre ? C’est-à-dire que…Pourquoi pas, après tout, répondez-vous, seulement à moitié convaincu. Et vous vous dirigez, sans vous consulter, vers le Café de Colombo, à deux pas, le bar le plus central de la ville. Onze heures du matin, vous êtes les premiers clients. Une indiscrétion, presque. Le lieu est pris par surprise, comme quelqu’un au réveil : le serveur finit de balayer, s’approche pour noter la commande. Ca fait longtemps, dis-donc, plus d’un an, non ? Un peu moins peut-être, tentez-vous de rectifier, la dernière fois remonte à… Mais aucun de vous deux n’arrive vraiment à s’en souvenir. Et à chacune de ces rencontres fortuites, c’est la même chose, comme un jeu. Celui de se faire croire que vous n’en revenez pas de vous être perdus de vue pendant si longtemps. Et vous commencez par vous donner mutuellement de vos nouvelles, par politesse et par nécessité aussi – avant de vous re-perdre de vue une autre fois

Il a repris de l’emploi, commence-t-il, et vous n’avez qu’à bien vous tenir : comme clerc de notaire. Eh oui, le business, il craint fort que ce ne soit plus que du passé. Les voyages, c’est bien fini, ce n’est plus possible, la police est partout, à terre, en mer, bientôt, sans doute, dans les airs. Une époque s’achève…Mais bon, il est assez libre quand même, il travaille chez lui, son employeur lui fiche la paix, il est payé à la tâche. Il n’empêche que vous n’en croyez pas vos oreilles et essayez d’imaginer l’humiliation pour lui de ce retour dans un milieu où il a craché dans la soupe, où il a donné, il y a quelques années, un magistral coup de pied. Mais, attention, précise-t-il faussement enjoué, et en levant l’index, les actes qu’il rédige sont des œuvres d’art, les phrases sont fignolées… Il est un artiste clerc, conclut-il avec emphase, en mesurant sur vous l’effet de son humour… Puis il vous a demandé de vos nouvelles. Ca va, avez-vous répondu, tout en regardant distraitement le lieu se remplir de gens et de bruit. A cette formule de politesse qui vous met toujours un peu mal à l’aise, vous n’avez pas su quoi ajouter d’autre comme précision. Ca va…Au fait, vous êtes-vous ravisé, vous avez enfin trouvé un travail dans vos cordes : correcteur dans une maison d’édition. Il était temps, il vous avait fallu faire tous ces petits boulots pour tomber, finalement, sur une annonce dans la presse, par hasard, au moment où vous n’y croyiez plus, où vous vous apprêtiez à …Les meilleurs d’entre nous se suicident sans fin, coupe Hugo, faisant basculer doucement la tonalité de la conversation. Et vous poursuivez avec la deuxième de ces deux lignes où Hugo tient tout entier : d’une tendre pudeur qui ressemble à l’exil

(Copyright Editions de L'Olivier, 2003