Une interminable distraction au monde – Extrait No 2

Cependant, au fil des années, cette situation de flou s’étant éclaircie, peut-être avais-je été, dans ces circonstances, bien inspiré jusque là par une interminable distraction au monde. De m’être non pas laissé aller, mais d’avoir laissé faire : laissé faire le temps, laissé faire les événements, laissé s’agiter autour de mon inertie le tourbillon de la vie. Et s’épuiser d’elle-même cette impression d’à peu près qui n’en finissait pas de brouiller ma perception du quotidien. Jusqu’au moment, il y a quelque temps, d’une curieuse sensation de revenir lentement d’une sorte d’au-delà, de ressusciter peu à peu dans la peau de quelqu’un qui ne serait plus tout à fait le même ; d’être pour la première fois en prise directe avec le monde ; de s’affermir. Se matérialiser. Et de constater que l’impression de décalage et de porte-à-faux s’est atténuée, chaque élément de gêne trouvant progressivement l’emplacement qui serait désormais le sien dans ce que je pourrais appeler – en attendant de trouver une formule plus simple – mon « ordonnance personnelle »

Ce sourd désir de me retirer dans une maison vide loin de toute sollicitation extérieure aura-t-il été motivé par les prémices de cette mutation ? Si je ne peux dire que je la pressentais précisément, du moins avais-je l’impression qu’une évolution se préparait dont je serais l’objet.

Cependant, je ne saurai dire de quand date, chez moi, cet exercice que l’on pourrait appeler de « mémoire permanente » - au sens de révolution permanente -, et qui fait de soi son propre historiographe. Cette historiographie mentale résultant elle-même d’un fréquent ressassement qui aura, j’imagine, commencé à mon insu, il y a longtemps, lors de rêveries enfantines, bride lâchée. Ces dérives allaient, au fil des années, aboutir à l’objet dont j’étais peut-être inconsciemment en quête : ces événements de ma vie passée à me répéter et à interpréter. Et à réinterpréter au fur et à mesure de faits nouveaux – toujours susceptibles de modifier le sens général de leur trajectoire – donc la mienne.

A travers une ouverture étroite du rideau se glissait, les matins de beau temps, un mince écran lumineux dans lequel j’exhalais la fumée de cigarette pour y voir le spectacle des volutes se formant, se déformant et se dissolvant en quelques secondes au contact de l’air. Cette habitude qui datait de mon adolescence me mettait à présent, je ne sais trop comment, en confiance pour la deuxième séance d’écriture de la journée. La première, à laquelle je me rendais sans penser à rien de particulier, un peu comme un somnambule, avait lieu sitôt après mon lever. Elle était suivie d’une marche à laquelle succédait le petit déjeuner, lui-même suivi de la deuxième séance. Les jours succédant aux jours, ce mode de vie semblait m’aller de mieux en mieux. J’avais l’impression que la vie me devenait plus simple, presqu’évidente, quoique je doive entreprendre : lors de mon footing, dans le brouillard, sur la route menant au haut d’une côte que je grimpais quotidiennement, mon pied, à chaque pas, attaquait fermement le sol, avant de se dérouler dans l’axe, jusqu’à la plante, avec une régularité quasi mécanique sur laquelle s’alignait la respiration. Devais-je cette assurance nouvellement acquise au climat, au retour dans notre maison ou à la solitude retrouvée après toutes ces années ? De même lorsque j’étais assis à ma table, mes doigts, sur les touches du clavier de la machine à écrire, semblaient sûrs de ce qu’ils avaient à faire. J’avais découvert cette machine mécanique dans un des cartons que je n’avais pas encore défaits, un jour où j’avais eu des velléités de m’installer plus confortablement. C’était probablement Claire qui s’était occupée de le remplir, puisque je ne me rappelais pas, pour ma part, avoir mis dans l’un des miens cet objet dont j’avais d’ailleurs oublié l’existence. Je ne me souvenais pas non plus comment il m’était échu, après le décès de mon père – qui, lui-même, avait dû faire cette acquisition alors qu’il était encore relativement jeune, puisque cette Imperial paraissait antérieure aux Underwood et autres Olivetti « plates » qui, si elles étaient encore en usage dans les années quatre-vingt, dataient des années soixante. L’esthétique de cette machine était en effet d’une autre époque, probablement des années cinquante, voire quarante, à en juger par ses caractéristiques : noire, de petites dimensions et presque carrée, avec des touches cerclées de métal argenté, alors que la dorure des lettres était patinée par le temps. Contrairement à l’ordinateur – dont le fonctionnement électronique invisible apparaît comme allant de soi – les différents systèmes permettant sur la machine mécanique de mettre les accents, de faire des majuscules, ou encore de régler l’espacement des interlignes, étaient d’une précision et d’une ingéniosité qui suscitaient mon admiration. Mais surtout, j’aimais à entendre sur la feuille de papier la frappe des marteaux qui lui donnait une sonorité – une voix. Ces mélodies aléatoires et tâtonnantes étaient fonction de l’ordre dans lequel étaient frappées les touches, chacune selon la sensibilité requise, que j’avais appris à connaître par cœur – car avec cet objet l’on était de retour à l’âge de la mécanique, et, qui plus est, quelque trois quarts de siècle en arrière. Et « il fallait ce qu’il fallait » comme diraient les personnes de cette époque, pour obtenir d’elle, sur l’ensemble de la feuille, une intensité d’encre plus ou moins égale. Cependant, cette utilisation particulière du clavier ne me gênait nullement, puisqu’elle était peut-être, au contraire, bénéfique à ma concentration. Comme l’était la nécessité pour moi de former d’abord les lettres au stylo à encre, avant de passer à la machine à écrire et, enfin, à l’ordinateur. Celui-ci, après maintes corrections et autres réaménagements, ne me servait à vrai dire qu’à donner la touche finale au manuscrit. Le syndrome de la page blanche, quand il m’arrivait d’en être victime, m’était bien plus supportable que celui de l’écran-vide-vous-dévisageant. Mais surtout, j’avais l’impression que cette étape artisanale était indissociable du processus d’écriture : qu’avant d’être exposées au vacarme de la ville, les idées, cheminant de mon for intérieur vers l’extérieur, émergeaient, puis se concrétisaient par ce geste manuel et arrondi de la formation des lettres, pour exister d’abord dans le silence.

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