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Nouvelles
Bertrand de Robillard s'est aussi essayé dans le genre plus bref de la nouvelle, et il en a écrit trois : une très courte, intitulée "Roman de gare", publiée dans le recueil collectif "Des nouvelles du pays", chez AlmA Editions, en 1995. No more beer paraît en 2007 (Recueil collectif, Magellan éditions). Une troisième, plus étoffée, intitulée "Un grand Steinway devant un lac", paraît dans le N°5 de L'Atelier d'écriture, AlmA Editions en 2009. D'un point de vue chronologique, la première se situe ainsi avant son premier roman, la troisième prenant place entre ses deux romans.
Roman de gare -1995 Début
Dans une gare, deux regards qui se croisent. Une gare, deux bancs. Trois personnes qui attendent – parmi tant d’autres. Sur l’un des bancs, une fille. Sur un autre en face, un homme, une femme à ses côtés. L’homme regarde la fille qui, cette fois, regarde ailleurs. Elle est jeune, la femme belle : point commun, elles le voient – qui, l’homme, ou bien le fait qu’elles ont été toutes deux plutôt gâtées par la nature ? La fille regarde en direction de l’homme, puis, elle se lève, fait quelques pas, sans se presser, comme pour s’en aller, indifférente, dirait-on. L’homme la suit des yeux, quelques secondes seulement. Et la femme ?
Samedi matin, l’été. Tenues légères et insouciance de l’air, l’air du temps, les têtes ailleurs, là-bas… Comme ici, où la fille réapparaît dans le champ de vision de l’homme. Et que fait-il, l’homme ? Rien d’autre que regarder. Regarder ou peut-être seulement voir, après tout. Mais il voit bien, en tous cas. Si bien qu’il commence même à éprouver une certaine gêne. Gênant, en effet, peut s’avérer un regard reçu de profil, en l’occurrence celui possible de la femme à ses côtés. Se serait-elle aperçue de quelque chose, si anodin soit-il. Il va bientôt le savoir. Non, il se ravise, fouille dans les poches de sa veste, sort un paquet de cigarettes et en allume une après plusieurs tentatives – à cause de la brise. Puis, après avoir aspiré une longue bouffée, se tourne vers la femme. Son visage est calme, tout à fait. Reposé. Elle lui sourit. L’autobus va bientôt arriver, ils vont bientôt rentrer.
Puis, en l’espace de quelques minutes, il a l’impression qu’il y a quelque chose de changé dans l’air, que quelque chose s’est passé, se passe, se joue en ce moment même, et qui est indicible. Saute d’humeur, ou alors, sa compagne peut-être ? Quoi, sa compagne… ? Pour l’instant elle semble comme absorbée dans ses pensées. Lointaines, manifestement. Des pensées qui s’arrêtent par moments, puis qui reprennent. Dans la même direction. Pourtant le regard ne ressemble pas tout à fait à celui de quelqu’un qui pense, qui est absent. Il y a quelque chose qui cloche dans ce regard faussement absent, et qui n’est ni vague, ni précis, avec quelques clignements des yeux, imperceptibles mais trahissant malgré tout une certaine concentration. Et puis, les absences, ça n’est pas tout à fait son genre. Pas vraiment. Décidément, ce regard qui ne se veut pas regardant, finit par se dire l’homme, regarde quand même obstinément. Dans la direction même où l’autre – la fille – a disparu tout à l’heure de son champ de vision. Ce qui se joue en ce moment, serait-ce… ? Pour en être sûr il n’a qu’un petit mouvement de tête à faire, moins d’un quart de tour. Il ne sait pas pourquoi, il n’y arrive pas.
Copyright AlmA Editions (1995)




No more beer -2007 Début
« Sous l’aile de l’avion les panneaux de freins se sont livrés à leur habituel sémaphore au ralenti avant de se figer momentanément dans une posture mi-ouverte. La Réunion se trouve à nouveau dans mon dos à quelque cent cinquante kilomètres. Finis les demis pression aux terrasses des cafés, la politesse à l’européenne, l’embarras du choix pour les concerts de qualité… Devant moi, plus qu’une soirée avant le briefing de demain matin, dont la perspective ne m’inspire qu’un vague sentiment d’ennui.
En arrivant chez moi je constate en un coup d’œil circulaire que – c’est ma hantise quand je voyage – je n’ai pas été cambriolé. Tout mon bordel organisé est là qui m’attend : les CD sur les étagères et, sur les rayonnages, les bouquins, au sujet desquels je n’ai pas vraiment de souci à me faire : l’on n’a jamais entendu parler d’un cambriolage de livres – ces derniers étant à coup sûr aux yeux de cambrioleurs éventuels un argument dissuasif d’une infaillibilité quasi papale. Depuis quelques minutes, j’ai le sentiment diffus de quelque chose – une odeur peut-être – rôdant autour de moi.
De l’amalgame de jeans et de T-shirts aux trois quarts sales constituant l’essentiel de mon unique bagage – qui me permet de court-circuiter l’interminable étape du plateau tournant à l’aéroport – je sors, en sus de la cartouche de Gauloises et de la rituelle bouteille de Calvados, un zippo dégoté dans une braderie géante au sud de l’île ; et, last but not least, parmi quelques CD obtenus à bas prix, le dernier album d’Eddie Louiss acheté à Saint-Denis, au prix fort, celui-là, et intitulé Louissiana. Acquisition que je célèbre une fois de plus en sortant de la pochette de mon sac une de ces vieilles bottes dont tous les polichinelles en mon genre ont le secret : une pile plate de rhum Charrette, déjà entamée dans l’avion – et qui, je le sens, ne fera pas de vieux os.
Louissiana, c’est du funk concocté par Eddie, avec la complicité de quelques-unes des plus grosses pointures de la Nouvelle-Orléans. Ça déménage respectablement, notamment sur mon titre préféré, qu’Eddie, à tout hasard, a baptisé No more beer, et où le batteur pays – un certain Ramon Weber – fait savoir à qui veut l’entendre que la fermeture des bordels de Storyville, dans les années 1920, n’a jamais empêché et n’empêchera jamais les musiciens de « Nawleans » de brandir à la face du monde leurs tripes de métis-déracinés-écorchés-vifs-créoles. Je me sens plutôt en bonne compagnie, d’autant que la musique lorgne assez sérieusement du côté du jazz. Dix ans de ma vie. C’est ce que je donnerais pour avoir un tel batteur à mes côtés pendant deux heures.
La chose vaguement gênante et indicible qui me taraude depuis tout à l’heure, c’est le parfum de cette fille rencontrée l’autre soir dans un piano-bar de Saint-Denis, et qui me renvoie des images et des sons de cette soirée : lumière tamisée orangeâtre, bar en fer-à-cheval faisant face, au-delà de la salle, à la scène où officie un groupe de Maloya qui, à mon humble avis, n’était pas le principal attrait ce soir-là. Je zappe, et l’image de ma chambre me revient.
Avant de passer à la douche, je vide dans la lessiveuse le contenu de mon sac de voyage, et dans mon gosier la dernière gorgée de la pile plate. Dans une poignée de minutes, je serai mûr pour une ou deux heures décadentes au bar du Taiwan. Mûr comme un fruit – à la fois impatient et regrettant à l’avance la perspective de la chute – et calme. Stoïque, pas vraiment. Plutôt fataliste – et sourd -, par avance et par habitude à la soupe techno-disco-merciale chamaillée par la télé, l’une et l’autre traversées, de part en part et de loin en loin, par le fil aigu de la voix de Giselle, la fille du patron pas encore dépêtrée des scories de l’âge ingrat. Je vois venir à grands pas la question qui vous brûle les lèvres, et dont voici la réponse : quand je montre des velléités, comme en ce moment de laisser en suspens une cuite déjà amorcée, mes papilles, ainsi que tout mon être, me font une véritable scène où la furie des mots « manque » et « insuffisance » me poussent littéralement dehors à la recherche d’un quelconque débit de boissons. Et le Taiwan, sans être le Café de Flore ou le Domaine Les Pailles, est le seul bar accessible à pied, ni trop huppé, ni trop crado, et où l’on n’est pas obligé de faire face à la volubilité d’un voisin mal inspiré. Bref, où l’on peut mener à bien une cuite commencée depuis quelques heures – et, qui plus est, à quelque cent cinquante kilomètres au-delà des mers… »
Ainsi se parlait Roger Letourneur, hier soir dans la chaleur moite d’un soir de février 199…
Copyright Bertrand de Robillard (2007)
Un grand Steinway devant un lac -2009 Début
Un grand Steinway devant un lac. L’image est revenue le hanter une fois de plus. Il ne voit pas, sur le couvercle de son piano droit, devant lequel il est assis, les étuis de plusieurs instruments de la famille des cuivres qu’il a sortis en vue de la reprise de son quartet, cet après-midi. L’un des étuis est ouvert, celui de la trompette, dont les pistons nécessitent un graissage, s’est-il avisé hier, alors qu’il jouait une de ses compositions fraîchement intégrée au nouveau répertoire de sa formation. Un blues ! Lui qui n’en joue jamais car, dit-il, le blues ne sied pas aux salles de concert, mais à l’atmosphère particulière des clubs… Quoiqu’il en soit, tout est pratiquement prêt pour la répétition. Le répertoire a été établi par ses soins et les partitions sont là, elles aussi sur le piano. Il se lève, lentement, se saisit de la trompette et la sort lentement de son étui. Il semble songeur à la vue de cet instrument patiné par le temps, un Selmer dont l’histoire se confond, une trentaine d’années en arrière, avec son histoire à lui. Il l’avait en effet acquis – une folie – à l’époque où, encore étudiant à Melbourne, il ne pouvait prévoir qu’il serait, quelques mois plus tard, le lauréat du concours annuel du magazine américain Jazz Time, ni que sa vie allait en être bouleversée. Cependant, la nostalgie n’est pas vraiment ce qui occupe l’homme en ce moment. Pas plus que cette toile sur le mur, devant lui, là-bas, où, après s’être lentement détourné de la trompette, son regard semble à présent s’arrêter. L’objet de ses préoccupations se trouve en effet à l’opposé, dans son dos, au fond de la pièce où, côtoyant un plan de travail encombré de scores et d’autres partitions aux notations complexes, se trouvent des dessins publicitaires, son autre activité – le redouté day gig, comme on dit là-bas : ce cauchemar des musiciens qui consiste en une activité alimentaire extra-musicale pendant la journée. En l’occurrence, des tracés qui, comme autant de ratures auront biffé la trajectoire américaine du musicien, après une dizaine d’années d’efforts sur la scène musicale de Boston. Une trajectoire formant, à un certain point, un virage à cent quatre-vingts degrés. Sur un coup de tête de l’intéressé ?
On n’en sait trop rien. Le flou, sur cet aspect de sa vie, subsiste, tenace. Un flou pas même entretenu par lui, dit-on. Ou est-ce plutôt un malentendu reposant sur cette sphère de non-dit résultant elle-même d’une certaine discrétion de part et d’autre de son entourage -proche et moins proche – et de lui-même. Une sphère tracée dès son retour par une presse ayant tôt fait de le placer sur un piédestal où il n’avait pas à être, alors que sa musique se sera chargée du reste. Cette musique qui sera toujours plus ou moins passée au-dessus de la tête des uns et des autres, quelques musiciens exceptés. Toujours est-il qu’il semble quelque peu gêné aux entournures à la vue du socle sur lequel il est constamment invité à se tenir, même si les années passant le voient de moins en moins réticent à prendre la pose convenant au personnage statufié de son vivant. Cependant, si l’on s’en tient à ce qui a déjà été publié dans une revue locale, peu après son retour au pays, il n’y aurait aucun mystère, pas de non-dit : rien d’autre à dire que ce qui l’avait été lors de cette interview.
Qu’était-il venu faire ici, sur ce rocher au milieu de l’océan Indien, sinon retrouver la sérénité et une certaine qualité de vie ? C’est au cours d’une balade en pirogue, dans la baie de Mahébourg, lors d’un de ses retours en vacances que l’idée lui était venue – il s’en souvient comme si c’était hier – de tout laisser tomber. De faire table rase de ces dix années américaines et tout recommencer ici. Et tant pis pour les quelques jalons qu’il avait posés Là-bas, à la force des poignets. Il se souvient aussi de ce trajet de nuit sur l’ancienne route de Plaisance jusqu’à Rose-Hill, lors de son retour définitif, et qui lui avait flanqué un blues à couper au couteau. Avec ses tronçons déserts le long d’interminables champs de cannes, dont la monotonie était rompue, de loin en loin, par une habitation en tôle ou un campement de garde-chasse.
Copyright L'Atelier d'écriture (2009)


L'Atelier d'écriture n° 5

