Témoignage de Madame Laurence Renouf

Laurence Renouf est l'éditrice qui, aux Editions de l'Olivier, a accompagné la préparation de la publications des deux romans de B. de Robillard.

Les romans de Bertrand ont quelque chose d’envoûtant, d’atmosphérique. Il émane d’eux une singularité discrète - Bertrand n’aimait pas les grandes démonstrations -, c’est ce qui m’avait tant plu lorsque je les avais découverts grâce à Barlen Pyamootoo, dont nous avions publié Bénarès aux éditions de l’Olivier. En les relisant j’ai retrouvé, intacte, cette singularité.

Dans L’homme qui penche, un homme erre dans le brouillard humide d’une ville et ses souvenirs. Observé de loin par l’auteur qui le vouvoie, ou le tient à l’œil (il a tendance à s’attarder dans les bars), il « écume au hasard le fond de la nuit » et transforme son existence en aventure, au sens où il l’expose sans cesse à l’imprévu. Dans Une interminable distraction au monde, un homme emménage avec sa compagne dans une maison à l’écart de la ville pour « passer à autre chose », passer de l’errance à l’espoir, croit-il. Mais, harcelé par le vent du bord de mer, il finit par se terrer dans sa chambre.

Penché ou distrait, l’homme qui se raconte dans ces deux romans pourraient bien être le même et ces deux romans pourraient bien constituer une sorte de diptyque tant ils semblent traversés par les mêmes doutes, les mêmes quêtes. « C’est vous-même que vous craigniez. » Cette phrase qui surgit dès les premières pages de L’Homme qui penche, agit à la fois comme une menace et une révélation. Poussé par l’une et l’autre, l’homme se cherche, doute et se décide à « laisser parler la vie intime » (Cesare Pavese).

Il n’y a pas vraiment de personnages chez Bertrand de Robillard, mais plutôt un protagoniste sur le devant de la scène et quelques forces agissantes. Le récit se déploie, au gré du hasard, avec pour seule précaution celle de le soustraire à toute sollicitation extérieure et le laisser se retirer dans la solitude. Car c’est à cette condition, cette « retraite » voulue, qu’il peut devenir son propre historiographe, et écrire. Le rêve d’écriture perce ici et là, jusqu’à devenir un fil conducteur, voire un projet : celui de rassembler toutes les sensations du personnage en un écheveau subtil, le récit d’un soi qui bascule et échappe à son auteur, le récit d’une attente qui n’est jamais satisfaite. Car celui-ci est à la merci des éléments qui s’impriment en lui, aux prises avec son environnement, qu’il s’agisse d’une ville plongée dans le brouillard humide ou d'une falaise balayée par le vent.

Romans initiatiques d’un homme qui cherche sa place ou portrait d’un écrivain en devenir, quoi qu’il en soit, le protagoniste de ces deux romans préfère aux vastes horizons la pénombre de sa chambre. Il préfère le chemin qu’il remonte à tâtons, au fil de phrases comme des improvisations de jazz et guidé par une écriture magnifique, à la fois précise et hésitante.

Paris, septembre 2026.

Laurence Renouf