Interview Music FM

01.03.2014

Q : Bertrand de Robillard, bonjour.

B : Bonjour.

Q : Alors, Bertrand, est-ce qu’on peut commencer par votre biographie ? Parce que j’ai lu dans le livre L’atelier d’écriture, numéro 5 de L’atelier d’écriture, dans lequel vous avez publié « Un grand Steinway devant un lac », il est dit ceci :

« Bertrand de Robillard est né et vit à l’île Maurice. Jusqu’à l’âge de vingt ans, il se passionne pour l’athlétisme, puis pour la chanson à texte pendant une vingtaine d’années. Le song-writer et interprète fait alors place à l’auteur de fiction, genre auquel il se consacre à présent exclusivement. Dans son roman « L’homme qui penche », comme dans celui auquel il travaille actuellement, il s’attache essentiellement à mettre en scène le cheminement intérieur de ses personnages. Il a publié une plaquette de poèmes, « Blues horizon », un ouvrage de traduction de chansons françaises en créole mauricien, « Sité blouz », un roman, « L’homme qui penche », et plusieurs nouvelles parues dans des recueils collectifs à Maurice et en France. »

Alors, Bertrand de Robillard, quand on lit votre petite biographie, dans l’introduction de cette nouvelle, on se dit que vous avez eu un peu plusieurs vies : l’athlétisme, et puis la chanson à texte, et puis, maintenant, le roman. C’est…vous avez l’impression comme ça d’avoir besoin de faire toujours exclusivement une chose à la fois ?

B : Peut-être que…tout simplement, il faut essayer de…je…en fait, pour la chanson et la littérature, c’est, je crois que c’était…c’était une urgence…pour l’athlétisme, je ne saurais pas trop expliquer, parce que quand j’ai commencé l’athlétisme, j’étais adolescent…je ne sais pas exactement comment expliquer ce…cette passion, pour laquelle d’ailleurs l’entraîneur du Collège du Saint Esprit m’a un peu, m’a pas mal encouragé.

Q : Mais…est-ce que finalement, cette impression que nous on a, quand on lit votre biographie, que vous avez eu un peu plusieurs vies, est-ce que c’est réel, est-ce que c’est aussi une impression que vous vivez, d’avoir eu plusieurs vies, en effet, ou est-ce que, pour vous, tout ça est très lié, finalement ?

B : Oui, j’ai un peu l’impression d’avoir eu plusieurs vies… on pourrait dire trois, mais en fait, moi, je pense que c’est plutôt deux. Il y a l’athlétisme, et puis, après, il y a la chanson et la littérature.

Q : …qui est de la création, finalement ? Vous êtes venu à la création ?

B : Oui, en fait, pour moi, entre la chanson et la littérature, le passage de l’un à l’autre s’est fait tout à fait naturellement, parce que, en ce qui concerne la chanson, je…il fallait les écrire, les chansons, donc…je crois que j’ai aussi, j’ai eu, j’ai toujours eu, je crois, à peu près la même attitude pour l’écriture des textes de chansons, comme pour le roman. C’est-à-dire que je suis toujours – j’ai toujours essayé d’aller au fond des choses…. Même si…ça se voit beaucoup plus en littérature. Mais, même pour la chanson, j’ai…ça a été toujours la même tentative.

Q : Comment vous en êtes venu, en fait, à la chanson, à la musique et à l’écriture de chansons ?

B : Je crois que c’est…c’est en fait l’écoute, la découverte de Brel, d’abord, et puis surtout de Brassens, qui m’a vraiment, ça m’a vraiment fait vibrer. Et, bon, je… c’est…

Q : En fait, c’est assez tard que c’est entré dans votre vie, la musique ?

B : Plus tôt. Quand j’étais très jeune, j’avais commencé à jouer de la guitare, et puis, bon, pour des raisons personnelles, je me suis orienté vers le sport. Et puis, vers le milieu de l’adolescence, là c’est…je me suis remis à la musique, au fur et à mesure, et vers la fin de l’adolescence, là j’ai découvert Brel et Brassens, et …

Q : Ces découvertes-là, Brel et Brassens, ont été un moteur, Brel et Brassens, en particulier, ça a été un moteur, une sorte d’exemple, une voie ?

B : Oui. Surtout Brassens. Donc, pour moi, c’était…en fait c’était une révélation. Je dirais même que je trouvais à l’époque…d’ailleurs je ne suis pas loin de le penser toujours, dans une certaine mesure aujourd’hui, je trouvais que la chanson, quand c’était… c’était…une… comment dire ? c’était quelque chose de beaucoup plus abouti, disons, qu’un roman. Parce que j’ai toujours trouvé que dans les romans il y avait pas mal de déchets, d’explications concernant…les personnages etc… je trouvais qu’il y avait pas mal de déchets, alors que dans une chanson, il y a, la plupart du temps, il n’y a pas – dans une chanson de grande qualité – il n’y a pas de déchet, parce qu’il n’y a pas de place pour les déchets de toutes façons.

Q : C’est trop court…

B : C’est trop court pour accepter les déchets.

Q : Et la poésie ? Vous vous étiez mis à la poésie à une époque, et puis vous avez versé plus dans les paroles de chansons ?

B : Oui. Alors, à la découverte de Brassens, je me suis mis à aller vers les poètes – Brassens a pas mal mis en musique des poètes – donc j’ai suivi, je l’ai suivi un peu dans cette orientation-là. J’ai commencé à écrire de la poésie, jusqu’au moment où je me suis vraiment rendu compte que ça n’était pas bon. Et là, j’ai… comme j’aimais la musique, je me suis dit – un peu comme lui que j’allais écrire des textes de chansons, que j’allais mettre en musique.

Q : Des textes de chansons qui sont finalement assez poétiques. On en écoute une, Bertrand. C’est le texte « Bise marine », qui est particulièrement poétique, celui-là.

Bise marine », puis « La mauvaise réputation » de Brassens]

Bertrand de Robillard, on est de retour en studio avec vous ce matin pour parler de votre écriture en particulier. Alors vous êtes passé comme ça de la chanson à l’écriture, vous dites : d’une manière assez naturelle. Mais est-ce qu’il y a quand même quelque chose qui a déclenché l’envie d’écrire un roman, le premier roman, en l’occurrence « L’homme qui penche » est peut-être votre première nouvelle. Comment ça se passe ? On ne passe pas comme ça de la chanson…ça s’est fait comment cette transition-là ? Est-ce qu’il y a eu une transition, ou bien est-ce que vous vous êtes simplement levé un matin en vous disant « je vais écrire un roman » ?

B : La prose, j’ai commencé à écrire de la prose en faisant du journalisme, en fait, à « Week-end Scope ». Je publiais un article de…disons d’opinion sur la culture toutes les semaines, et c’est un peu comme ça que j’ai découvert le plaisir de…et les possibilités de la prose. Puis, par la suite, quelques années après, Barlen Pyamotoo m’a passé une commande pour un texte dans le premier volume de la collection « Maurice ». Voilà. Donc j’ai écrit un texte sur le restaurant Gool. Et puis, après…bon, alors, après ça a été « L’homme qui penche », mais l’histoire de « L’homme qui penche » est assez longue, mais je ne vais essayer de la résumer. Ça devait au départ être un recueil collectif avec – je ne me rappelle plus – quatre personnes, quatre auteurs. Puis…je ne sais plus pourquoi, ce recueil n’est jamais sorti, je crois, parce que ceux qui devaient écrire les textes n’ont jamais – ne les ont jamais donnés. Et moi, le texte que j’avais commencé, je l’ai modifié au fur et à mesure et il est devenu un texte de fiction. Voilà.

Q : Donc, c’est comme ça que vous êtes entré dans l’écriture, un peu parce qu’on vous y a poussé, finalement ?

B : Non, je ne crois pas. Je pense que j’aurais…que j’y serais venu de toutes façons.

Q : Est-ce qu’il y avait une notion d’urgence dans l’écriture pour vous, est-ce qu’il fallait écrire à un moment donné ?

B : Oui. En fait, l’urgence date de l’époque où j’écrivais des chansons, en fait.

Q : Donc l’écriture, déjà au départ, faisait partie de votre vie, était nécessaire, en fait.

B : Oui, tout à fait.

Q : Alors, dans « L’homme qui penche », vous commencez, vous introduisez le livre par, en exergue, cette petite phrase de René Char, que peut-être vous allez pouvoir – du coup on va peut-être pouvoir entrer dans le roman par cette petite porte-là ? Puisqu’on y entre déjà, en lisant le livre, par cette porte-là. Vous mettez en exergue du roman cette citation de René Char : « Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse, oblige-toi à tournoyer. » Il y a quoi comme idée dans cette phrase-là, l’idée d’un vertige face au monde ? C’est quoi ce personnage que vous décrivez dans « L’homme qui penche », qui il est, en fait ?

B : Je crois que… En fait, il ne le sait pas trop lui-même… Au fond, il ne le sait pas…ce n’est pas aussi simple. Je crois qu’il se connaît quand même, dans une certaine mesure, pas mal ; mais il éprouve le besoin de se connaître beaucoup plus, en fait ; et c’est comme ça qu’il…Alors, c’est un livre…Bon, il y a…il est beaucoup parlé dans ce livre de l’aspect alcoolique du personnage, et, bon, c’est…moi, j’ai souvent entendu dire par des gens : « je vais noyer mon chagrin dans l’alcool ». Moi, ça me…cette idée-là me laisse assez sceptique, en fait, parce que je crois que, quand on boit – si on boit en solitaire, comme c’est le cas de « L’homme qui penche » – on va beaucoup plus à la rencontre de soi-même, en fait, et c’est tout à fait la démarche de « L’homme qui penche ».

Q : C’est un plongeon au fond de soi-même, quelque part ?

B : Oui, c’est ça.

Q : Un plongeon au fond de l’inconnu…

B : …de sa part d’inconnu, de sa part d’obscurité, en fait.

Q : Finalement, ce personnage-là, ce n’est pas tant qu’il ne sait pas qui il est, où il doit aller, mais plutôt qu’il veut aller à la rencontre de quelque chose de plus profond. C’est ça ?

B : Oui. En fait, au début, il cherche un lieu de vie acceptable. Et puis, il va se rendre compte que ce qu’il cherchait n’était pas ailleurs qu’en lui-même. Donc c’est un peu tout le, tout le…

Q : …tout le parcours de…

B : …le cheminement. En fait, c’est le cheminement de ce personnage.

Q : Alors dans votre deuxième roman on a également ce thème de la quête, du cheminement, qui revient : encore un personnage qui se cherche. On a presque l’impression du même personnage, finalement. Il y a une notion très autobiographique dans vos romans, Bertrand de Robillard ?

B : Oui. Je crois que c’est assez visible : si je disais « non » ce serait un peu bête ! Ça pourrait être en quelque sorte la suite de « L’homme qui penche ». « Une interminable distraction au monde » aurait pu être la suite de « L’homme qui penche », mais…sauf que les deux livres sont complètement autonomes.

Q : Il n’y a pas vraiment de lien, mais…

B : Il y a plus ou moins la même quête, sauf que…Oui, alors dans « L’homme qui penche » c’est…le cheminement est un peu plus…non, ce n’est pas le cheminement, c’est l’atmosphère qui est plus violente, en fait. Voilà.

Q : Alors, justement, en parlant d’atmosphère violente, c’est quelque chose qu’on retrouve un peu dans votre écriture, pas du tout dans « Une interminable distraction au monde », mais en particulier dans « L’homme qui penche » et dans d’autres textes que vous avez écrits, dont vous me parliez vous-même, le premier texte commandé par Barlen Pyamoutou, par exemple, où vous mettez un peu en scène vos personnages dans des lieux qui sont des lieux…des petits bars, un peu des bas-fonds, où il y a beaucoup d’alcool – ils résonnent, ils résonnent en vous en tant qu’auteur ? Ils ont une place dans votre écriture qui est importante, ou c’est simplement des…un décor – comme on pourrait en choisir un autre ?

B : C’est-à-dire que…en fait c’est un peu une manière que j’ai trouvée…dans ma vie personnelle, de sortir de…du milieu…de mon milieu, où j’ai grandi…

Q : Un milieu peut-être un peu confiné, il y a quelque chose de…

B : Un milieu très fermé : et donc, c’est…j’ai fait carrément…je suis allé, pour ainsi dire, à l’opposé - directement dans les bars les plus…un peu glauques. C’est la seule façon que j’ai trouvée à l’époque pour en sortir. Et voilà, c’est donc un peu…oui, c’était une partie de ma vie, d’ailleurs, qu’on retrouve beaucoup dans « L’homme qui penche ».

Q : Peut-être qu’on peut lire un passage, Bertrand de Robillard, justement, où un de ces lieux est mis en scène :

« Macao Bar Restaurant. Il jouxte le Santiago, dont il est une réplique à peu près fidèle. Même bar-vitrine, mêmes plats baignés d’huile, et, pour lier les sauces, du parquet à la mezzanine, le long de deux murs en face du comptoir un juke-box diffusant à tue-tête de la variété anglo-saxonne à la rythmique obsédante. Vous n’avez pas vraiment su ce qui vous avait le plus porté à la tête, de la musique, du rhum ou du tohu-bohu général, dont vous n’avez d’ailleurs pas eu à vous plaindre - au contraire -, et qui vous donnait cette impression que vous étiez pris au milieu d’un brouhaha tournoyant, non seulement de droite à gauche et vice versa, mais aussi de haut en bas, et inversement. Le patron, un gros taciturne, est peu sympathique.

En face du Macao, un mur de pierres troué de rectangles orange tirant sur le jaune de ses volets de tôle. A l’intérieur, en entrant à droite, un large bar en formica flanqué de quelques tabourets. Au fond, à droite, une estrade.

Au-delà des feux de Curepipe Road, en direction d’Eau Coulée, oasis au fanal tremblotant dans le néon délabré, le bar Mama : dernière bouée, ultimes verres avant le large. Avant nulle part. Dernier sursis pour les braves, ce résidu de marée humaine plutôt dur à cuire, recrachée par les autres établissements vers 22 heures. Le patron est là, prêt à cueillir dans ses filets tout ce beau monde. Mais l’expression de son visage suffit à vous faire comprendre qu’il n’aime pas cette heure-là. C’est une clientèle difficile, délicate à gérer, tout peut basculer d’une seconde à l’autre. Un coup de torchon ici, un peu de doigté là-bas, il veille au grain. A la porte, parfois, un type fait son entrée, mal assuré, cherchant manifestement quelqu’un de sa connaissance susceptible de lui payer un verre : les prix sont moins accessibles qu’au Santiago et le client a droit à une fast-food music mêlée de télé, toutes deux tonitruantes. Deux clientèles hantent cette frange horaire, autour de 22 heures : celle de la salle, qui, en majeure partie ne tardera pas à s’en aller, et celle du bar, qui en fera la fermeture. A côté des étagères aux bouteilles, dans l’encadrement d’une petite fenêtre, les feux du carrefour apparaissent en gros plan, ainsi que la partie supérieure des autobus et autres véhicules de grande envergure, donnant l’illusion qu’on est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, dans la lumière rougeâtre et tamisée de la salle, et dans le trafic, que vous ressentez comme un appel du large, auquel il serait vain de répondre : il n’y a pas de large.»

Bertrand de Robillard, cette part un peu autobiographique dans vos romans, est-ce que c’est nécessaire pour votre écriture ? Je veux dire, est-ce que…est-ce que cette…est-ce qu’il n’y a que comme ça que vous avez le sentiment de pouvoir écrire ?

B : Très souvent, oui. En fait l’idée ce n’est pas du tout de… de raconter ma vie, mais c’est plutôt de…en fait ce sont les…mes questions, les questions que je me pose, auxquelles j’essaie de trouver des réponses. Donc c’est une sorte de…c’est ça le processus.

Q : Donc, il n’y a qu’à partir de vos propres expériences que vous pouvez essayer de décrypter…

B : Oui, c’est-à-dire que j’écris parce que je cherche, je me pose des questions. Si je connaissais les réponses d’avance, je crois que je n’aurais pas écrit. Je…ça m’aurait beaucoup ennuyé d’avoir un livre dans ma tête, déjà presque tout écrit. Voilà.

Q : Donc vous écrivez pour trouver des réponses. Vous m’avez dit un jour : « écrire, pour savoir ce que j’ai dans ma tête. » C’est un peu ça ?

B : Oui, oui. Julien Gracq, il disait qu’on écrit un roman parce qu’on a quelque chose dans la tête, dont les contours sont flous. Et donc, on écrit pour éclaircir, pour avoir le dessin clairement : c’est un peu comme ça…c’est un peu mon…ma motivation à moi. Mais, bon, cela dit, il y a quand même une nouvelle qui n’est pas vraiment autobiographique …enfin, on va peut-être en parler…

Q : On va en parler tout à l’heure. C’est « Un grand Steinway devant un lac », j’imagine que c’est à ça que vous faites référence ?

B : Oui.

Q : On va en parler tout à l’heure, de cette nouvelle, mais j’avais envie de lire un passage d’ « Une interminable distraction au monde ». C’est le tout début du roman, c’est quelques pages après l’incipit, et ça commence comme ça :

« Je me souviens qu’à cette époque l’image de mon enfance me revenait à l’esprit de manière de plus en plus insistante. La scène se passe à Bel Ombre, où j’allais accompagner chaque année mes parents pour les vacances d’hiver. Ce jour-là, comme d’habitude à cette heure, il n’y avait pas un souffle, et le calme plat devait se prolonger encore un moment. C’était un de ces rares matins où j’avais scruté l’aube pour y déceler les signes du jour se levant quand, dans la fenêtre, était venue s’encadrer, sur la mer étale du lagon une pirogue menée à la perche par un pêcheur. La fruste embarcation glissant à la surface de l’eau dormante donnait à cette image un air d’éternité.

Curieusement, l’impression d’infini se dégageant de la scène ne tenait pas de l’horizon - dont la ligne au loin était brisée de manière irrégulière par la végétation - mais à la rusticité du mode de navigation, et au léger flottement de la chemise du pêcheur dans le vent qui venait de se lever. En effet, il me sembla qu’il y aurait toujours des êtres pour se consacrer à ce métier lié à la subsistance des hommes. Et ce tableau se démultipliant sur le mode des scènes de la vie quotidienne me donnait à imaginer quelqu’un se livrant à une activité artisanale à laquelle il aurait dédié sa vie, et dont la régularité ne saurait être rompue par quoi que ce soit qui ne fût de première importance. L’intuition que quelque chose manquait à cette scène me renvoyait à l’image initiale du flottement de la chemise dans le vent qui m’avait d’abord paru quelque peu énigmatique. Et là, sous un jour nouveau, ce tableau sembla symboliser l’adversité - dont la force, à ce moment-là, était reflétée par celle du vent - face à laquelle la posture debout et le port altier du pêcheur suggéraient que l’humilité de son métier n’excluait pas un esprit de résistance et même une certaine fierté…

Ainsi, ce tableau m’apparaissait, plusieurs décennies plus tard, comme la révélation silencieuse de ce vers quoi je devais tendre un jour. Et il me semblait que ce jour était arrivé. De même le moment d’écrire le livre qui naîtrait de cette scène. »

Alors, Bertrand de Robillard, dans ce passage vous parlez de la posture de ce pêcheur dans sa pirogue face au vent, que vous comparez à l’adversité, finalement, et puis il y a cette posture debout, « le port altier du pêcheur qui suggère à la fois l’humilité de son métier, sans exclure l’esprit de résistance et même une certaine fierté », c’est une posture… c’est aussi ça la recherche vers laquelle vous allez, cette humilité face à un monde parfois trop grand, trop vaste, qui peut être agressif et en même temps de se tenir debout et droit dans ce monde-là ?

B : Oui.

Q : La recherche intérieure, c’est aussi ça ?

B : Je ne sais pas si c’est obligatoirement, mais la recherche intérieure avec…sans une certaine volonté d’humilité, je ne sais pas si c’est possible.

Q : Cette image-là, en fait, qu’est-ce qui…elle est très belle, cette image-là, qu’est-ce qui vous parle, là-dedans ? Cette image d’humilité, à la fois et en même temps de fierté, de rester debout, de se…cette résistance…

B : En fait, ça fait partie de…d’un idéal, qui est basé sur une espèce d’équilibre assez difficile à trouver…parce que dans la vie, surtout contemporaine, il faut…on est obligé de se battre pour survivre, et en même temps sans trop écraser les autres. C’est un équilibre assez délicat à trouver.

Q : Donc c’est dans cet équilibre-là, c’est à la recherche de cet équilibre-là que ce personnage essaie de tendre, en fait ?

B : Oui, c’est ça.

Q : Alors, Bertrand, vous disiez tout à l’heure avoir commencé avec la chanson, un peu avec la poésie, et puis vous êtes venu très vite à l’écriture de romans : vous nous avez expliqué un petit peu en quoi l’écriture de romans était différente, mais finalement qu’est-ce qui vous a vraiment poussé à…qu’est-ce que ça vous apporte d’autre, d’écrire des romans plutôt que de la poésie ou des chansons ? Parce que vous disiez tout à l’heure, en fait, qu’on perdait beaucoup de choses aussi dans l’écriture de romans – c’est ce que vous disiez au début de notre interview, vous disiez que la poésie et l’écriture de chansons permettait d’aller droit au but, finalement, et qu’on ne pouvait pas se permettre d’extras inutiles – est-ce que finalement vous avez trouvé dans l’écriture d’un roman, de prose, quelque chose que vous n’aviez pas trouvé dans l’écriture de poésies et de chansons ?

B : Oui, c’est-à-dire que, justement, étant donné qu’un des sujets principaux des deux romans que j’ai écrits c’est la quête, c’est le cheminement et la quête de soi-même, ça nécessite une certaine longueur, déjà, pour commencer, parce qu’un cheminement, ça doit avoir une certaine durée. Donc, je vois mal comment…enfin, je ne dis pas que c’est impossible, mais le récit est un genre beaucoup plus…beaucoup mieux adapté à ce cheminement.

Q : Et, en même temps, dans vos récits, on a le sentiment que, justement, on est tellement dans l’intériorité du personnage, que, à certains moments, on se demanderait presque si on est vraiment dans un récit : est-ce que le récit n’est pas parfois le prétexte à décrire un mouvement intérieur, plus que de raconter une histoire, finalement ?

B : Oui, oui, tout à fait. Je ne suis pas du tout…en fait mes deux…les deux fictions que j’ai écrites, dans les deux fictions que j’ai écrites, il n’y a pas beaucoup de place à l’histoire, c’est-à-dire des évènements qui se succèdent etc…

Q : …avec des péripéties, etc…

B : En fait, avec des évènements extérieurs, au fond. C’est …tout se passe à l’intérieur, et tout ce qui est extérieur est en fait prétexte à…au service de la recherche intérieure.

Q : Il y a quelque chose dans votre écriture d’un peu hypnotisant, en fait, Bertrand de Robillard, quand on vous lit, aussi bien dans « L’homme qui penche » que dans « Une interminable distraction au monde », quelque chose d’un peu hypnotisant - dans « L’homme qui penche », d’ailleurs, vous utilisez le « vous» : en fait, c’est comme si vous ameniez le lecteur avec vous – c’est un peu ce que vous cherchez à faire : amener avec vous dans cette intériorité le lecteur ?

B : Ça, je n’y avais pas trop pensé – je n’avais pas vraiment pensé que le lecteur pourrait se sentir interpellé, en fait. Moi, j’avais utilisé le « vous » pour établir une sorte de distance, pour que le personnage établisse une distance avec lui-même, parce qu’il était en train, comment dire, de se passer en revue – quelque chose comme ça…

Q : Donc, établir…l’idée, c’est pour le narrateur d’arriver à prendre une certaine distance pour pouvoir se raconter, finalement ?

B : Oui…L’aspect autobiographique me…je trouvais difficile de raconter cette histoire assez autobiographique à la première personne.

Q : Il y aurait eu comme une impudeur à raconter ça avec « je » ?

B : Oui, voilà, c’est un peu ça. Alors le deuxième roman est bien moins autobiographique, donc j’ai pu utiliser le « je », mais c’est vrai que dans « L’homme qui penche », c’était un peu…j’avais du mal.

Q : Alors, j’ai envie de proposer un peu de musique, bien sûr, Bertrand de Robillard, et, cette fois-ci, c’est une musique que j’ai choisie parce que dans votre roman « Une interminable distraction au monde », vous en parliez, vous parliez de Bach et de Vivaldi. Alors, je propose Vivaldi, cette fois-ci, c’est l’ Eté, extrait des « Quatre Saisons », bien sûr de Vivaldi.

[Musique]

Alors, Bertrand de Robillard, dans cette quête intérieure, que vous décrivez, que vous écrivez, il y a en permanence, comme je le disais tout à l’heure, une sorte de mouvement dans votre écriture – est-ce que ce mouvement-là est un peu lié aussi…il y a quelque chose de musical, en fait, dans votre écriture. Est-ce que vous en avez conscience, ou pas du tout ? Est-ce que vous pensez que c’est lié à votre amour de la musique ?

B : Oui, j’en suis conscient, je suis bien conscient que je…dans l’écriture, que je recherche un rythme, quelque chose, le dire – je ne saurais pas le dire exactement, mais, quand je refais un passage sept ou huit fois, c’est en partie parce que je sens que le rythme n’est pas bon…enfin, bon, il y a quelque chose qui ne sonne pas bien. Donc, ce qui fait que, notamment, je n’écoute jamais de musique quand j’écris, parce que ça ferait complètement interférence avec le rythme de l’écriture.

Q : Pendant que vous écrivez, pendant la période de l’écriture d’un roman, vous n’écoutez pas du tout de musique ?

B : Non, non…pas pendant la période, mais pendant l’écriture, sinon je n’écouterais plus de musique pendant…

Q : …pendant longtemps…

B : …pendant trop longtemps !

Q : Justement, on en vient un peu à la fin du roman, carrément à la fin du roman, mais c’est pas grave, puisque de toutes façons il n’y a pas de grande, grande intrigue dans votre roman : c’est, comme on l’a dit tout à l’heure, plus un prétexte, que vraiment une volonté de raconter une intrigue. A la fin du roman c’est Claire qui vous écrit…enfin, qui écrit au narrateur – narrateur qui s’appelle donc François – elle dit :

« Avec le recul, et à la relecture de ta lettre, notre aventure, vraisemblablement, ne sera pas celle que nous sommes, à tort, allés chercher dans un ailleurs étranger à nous, mais plutôt ce cheminement intérieur dont tu me parles. Il m’est apparu, pour utiliser une métaphore que tu apprécieras peut-être, comme une improvisation musicale, une sorte de musique aléatoire, un morceau en cours de composition où l’on pourrait percevoir, du compositeur opérant en terrain inconnu, les doutes et les hésitations, qui se feraient de moins en moins fréquentes à mesure qu’il approcherait de la fin. Une musique qui trouve une résonance dans ma préférence, comme la tienne, à cultiver le doute plutôt que la certitude. Et je me dis que je veux continuer de cheminer à tâtons à tes côtés... »

Ce mouvement est décrit, là, comme une musique : ce n’est pas anodin, j’imagine, quand on voit votre biographie ? Pour quelqu’un qui fait de la musique – la musique est constamment présente dans « Une interminable distraction au monde », vous en parlez souvent, très souvent. C’est nécessaire à l’écriture d’un roman, la musique ? Pour vous, l’écriture du roman et la musique, est-ce que c’est lié ? Est-ce que la musique vous parle et vous apporte quelque chose dans votre écriture – ou pas spécialement ?

B : C’est-à-dire que je…je ne sais pas du tout si je – je crois que je ne saurai jamais – si c’est mon goût pour la musique qui fait que je suis très attentif au rythme et à la musique de mon écriture – ça, je pense que je ne saurai jamais le dire, mais ce que je sais, c’est que je sais quand le texte sonne mal…ça sonne mal, un peu comme une musique qui sonne…

Q : …qui sonne faux.

B : Qui sonne faux. Et c’est assez complexe, parce que, une musique, on connaît…dans une musique on connaît la mélodie, etc…Il suffit de connaître la mélodie pour la chanter, alors que, quand on écrit un texte, on est un peu dans l’aléatoire, et il faut recommencer jusqu’à ce que ça sonne bien. C’est…au fait, il y a beaucoup d’intuition…beaucoup d’intuition. Maintenant, bon, en ce qui me concerne, maintenant…les autres auteurs, je ne crois pas que la musique fasse forcément …qu’ils soient très attentifs à la musique.

Q : En tous cas, pour vous, c’est un élément essentiel aussi. Il y a aussi cette notion, en permanence, de dépouillement, en particulier dans « Une interminable distraction au monde », où il y a une recherche en fait de se dépouiller des choses matérielles, ou en tous cas de l’inutile, pas forcément du matériel, mais de l’inutile, du surplus, pour se retrouver dans une certaine forme de solitude qui serait bénéfique au narrateur et aux personnages du roman.

B : Oui, alors, la question c’est ?

Q : Est-ce qu’il y a cette recherche de dépouillement, est-ce qu’elle va de pair avec un désir de…d’être mieux, d’être plus soi-même, d’intérioriser…est-ce que c’est quelque chose de nécessaire, en fait le dépouillement ?

B : Le dépouillement aide à aller au fond des choses, je crois. D’ailleurs, j’ai lu en plusieurs fois dans des interviews de musiciens, qui disent qu’avec l’âge on tend à aller vers l’essentiel, c’est-à-dire le moins d’arrangements musicaux possible, etc…Et donc…

Q : La simplicité, elle apporte finalement plus de richesses, elle parle plus ?

B : Quand on va à l’essentiel, on ne voit plus ce qui est secondaire…On enlève ce qui est secondaire pour ne plus voir que ce qui est essentiel.

Q : …ce qui est vraiment important, finalement. Alors, j’avais envie de lire un passage, justement, où vous en parlez, de ça, vous dites :

« Claire m’observait à la dérobée, mais, cette fois il n’y avait plus d’ombre au tableau, plus de noirceur. A peine avais-je mis le nez à l’intérieur que j’avais été happé par l’odeur de moisissure froide. Je me mis à fureter d’une pièce à l’autre, à humer l’air comme un animal de retour dans sa tanière, n’en croyant pas mes narines de retrouver, des décennies plus tard, ces odeurs qui faisaient au fond partie de moi-même. J’avais l’impression de revenir d’un long exil, alors que mon absence n’avait duré que deux mois. Cela sentait si fort que nous avions commencé par ouvrir en grand portes et fenêtres, malgré la température basse et le taux élevé d’humidité. J’étais quand même arrivé à la bonne saison, puisque c’était le début de l’hiver. Sans les meubles, la maison paraissait si sombre et délabrée qu’elle semblait n’avoir jamais été peinte. Mais après quelques jours je commençai à m’habituer à cette atmosphère d’abandon, et même à lui trouver un charme, que je ne savais pas bien à quoi attribuer. Je me souviens d’avoir eu toutes les peines du monde à convaincre Claire de l’inutilité de la meubler à nouveau. Plus tard, il m’était revenu en mémoire cette histoire un peu étrange d’un saxophoniste qui avait ainsi vécu plusieurs années à Paris dans un appartement vide. Mais cela s’était-il réellement produit ou était-ce moi qui l’avais imaginé ? Cette vacuité m’évoquait également ces musiques qui, dépourvues d’harmonies, en étaient davantage expressives - et, ainsi que les critiques musicaux aiment à dire dans ces cas-là : moins égale plus. Il m’était alors venu à l’idée que, si je m’investissais dans l’ameublement de la maison, je le ferais peut-être de manière que les objets expriment non pas la plénitude mais au, contraire, une sobriété proche du dépouillement. Où l’espace vide serait, un peu à la manière de l’art calligraphique oriental, le souffle qui circule entre les traits du dessin, et porte l’ensemble du tableau. »

Finalement, dans ce passage le vide c’est aussi une manière de s’enrichir, en fait. C’est ce que souligne quelque part la musique.

B : Oui, oui.

Q : Le dépouillement, le vide, c’est ce qui permet …Alors, Bertrand de Robillard, j’ai un peu sauté, je suis allée trop vite, finalement, parce que, quand je repense à la lecture de ce passage que je viens de lire, je m’aperçois qu’on n’a pas vraiment parlé de la raison qui fait que François, le personnage du roman, veut rentrer à Hauteville – parce que c’est de ça qu’il s’agit tout au long du roman – d’un déménagement dans ce lieu, Varechs – Varechs c’est au bord de la mer, et finalement, ce désir de ces deux personnages, le narrateur, François, et Claire, sa compagne, de s’exiler un peu, de quitter la ville pour aller à l’extérieur de la ville, et finalement ce retrait hors de la ville devient presque étouffant pour le personnage. C’est ce qui se passe dans le roman ? C’est ce dont il s’agit dans ce roman ?

B : Oui, c’est-à-dire que le…il est sollicité par la présence de la nature, et cette présence très vite l’envahit, et à partir d’un moment, il se dit qu’il faut qu’il se retrouve – parce que sinon il risque de se perdre, de perdre la personne qu’il est, et donc il …parce que les images…en fait les images de la nature lui sont complètement superflues. C’est-à-dire qu’en fait ce personnage est en cours d’un cheminement qui risque d’être perturbé par toutes ces images extérieures.

Q : Et finalement, le désir de se retirer un peu du monde, pour justement ne pas être brouillé par les images extérieures – finalement ce désir-là, il s’aperçoit, en allant vivre un peu à l’extérieur, que, en fin de compte, il est plutôt mieux en ville, dans un environnement peut être mouvementé, mais en tous cas moins étouffant, moins envahissant que la nature même.

B : En fait, c’est-à-dire qu’il se rend compte que ce qu’il est allé chercher à la campagne se trouvait en lui. Donc, bon, c’est après être retourné à Hauteville, après un certain temps, c’est là qu’il comprend que c’était une erreur d’aller chercher – d’aller se chercher ailleurs – voilà.

Q : Parce que ce n’est pas dans l’ailleurs qu’il fallait aller se chercher en soi-même.

B : En fait c’est…la quête…moi, je pense que cette quête de la personnalité c’est quelque chose qui dure quasiment une vie entière, parce qu’on évolue au fur et à mesure.

Q : Et à chaque évolution il faut de nouveau chercher et comprendre…

B : Et si on est…en fait c’est une naissance qui n’arrête pas jusqu’à la mort. Et le livre aurait pu s’appeler « Une interminable naissance au monde », mais j’ai trouvé que « Une interminable distraction » c’est mieux. C’est une…

Q : C’est joli, aussi. C’est-à-dire qu’on n’arrête jamais la recherche de quelque chose en soi-même. Alors, j’avais envie, du coup, pour donner à nos auditeurs justement la notion de ce que…de cet étouffement, un peu, par la nature – parce que c’est vrai que c’est assez étonnant : on a toujours le sentiment que s’extraire de la vie urbaine, citadine, mouvementée, qui nous semble parfois agressive, c’est une manière de retrouver une sorte de calme intérieur. Et puis finalement, dans ce roman, avec…en suivant ce personnage, on s’aperçoit que pour certains c’est plutôt le contraire, finalement : la nature peut aussi être agressive, peut aussi être étouffante, et peut aussi ne pas nous permettre cette envolée qu’on croyait pouvoir trouver en elle.

B : Oui, c’est-à-dire que c’est…bon, c’est aussi un livre sur…je ne sais pas si j’ai déjà dit ça – c’est aussi un livre sur les images, sur la pertinence et l’impertinence des images : il y a des images, je crois, qui sont en nous, des images essentielles, fondamentales, et qui peuvent éventuellement être étouffées, envahies et étouffées par des images qui n’ont aucune pertinence, insignifiantes, et qui seraient une entrave à notre évolution.

Q : Alors, du coup, je vais lire, parce que ce que vous venez de dire va très bien s’illustrer dans ce passage :

« Quelques jours plus tard, vers le milieu de la matinée, alors que je marchais dans la cour, sans but précis, je m’assis sur un des deux fauteuils en rotin, qui restaient en permanence à l’ombre d’un badamier. C’était grande marée haute et la mer mouvementée dansait sous le soleil, lançant des reflets qui scintillaient au gré de son agitation débridée. Au loin, les lames s’avançaient, rondes et silencieuses, grossissant progressivement jusqu’au bas de la falaise où, après avoir disparu de ma vue, elles venaient se fracasser en une gerbe d’écume dont les flocons s’immobilisaient un instant sur le fond sombre de la mer, avant de disparaître dans les flots. Elles arrivaient par séries de six - ou était-ce huit - séparées par un temps mort d’une dizaine de minutes, au cours duquel les flots retrouvaient leur état d’agitation à l’apparence désordonnée. Combien de temps étais-je resté ainsi dans la contemplation des vagues - comme cela ne m’était pas arrivé depuis des décennies ? Ce dont je suis certain en tous cas, c’est d’être resté cloué à mon fauteuil, tout au long du spectacle qui avait la particularité de plonger dans une sorte d’état d’hypnose celle ou celui à qui il arrivait d’y poser, volontairement ou non, son regard. Et je demeurai là, assis pendant tout ce temps, me répétant toutes les dix secondes qu’il était temps de rentrer. Mais je n’avais plus de volonté. J’étais vidé de mon contenu.

Si la maison me servait de rempart contre le soleil, elle était aussi devenue progressivement un refuge où j’avais cru être à l’abri des sollicitations du paysage et de l’environnement. Car si je ne m’étais pas souvent risqué dans l’escalier sans rambarde menant à la petite crique où la vue était à couper le souffle, celle-ci s’était néanmoins imprimée en moi, jusqu’à en devenir une obsession. J’emploie ici la notion d’impression au sens propre du terme, car il y a dans la chose imprimée, une certaine idée liée à la mort, par son aspect figé sur le papier, que seule peut ranimer la lecture. Pour ma part, j’avais le sentiment que cette « impression » de notre environnement en moi n’était perçue par personne d’autre. Et que, après m’avoir d’abord envahi, ce paysage désormais immobile, au lieu de m’habiter - comme le font les vivants - gisait en moi, corps inanimé et démesuré, dont je n’arrivais pas à me débarrasser de la force d’inertie. »

Je crois qu’il n’y a pas besoin d’en dire beaucoup plus, finalement, après la lecture de ce passage…Bertrand, vous écrivez en musique, vous écrivez pour cette quête intérieure permanente. Est-ce que vous pensez que l’écriture c’est quelque chose qui va continuer dans votre vie, ou est-ce que vous pourriez vous tourner vers autre chose ?

B : A ce stade, je crois que ça m’étonnerait que je me tourne vers…on ne sait jamais, hein ?

Q : Ou un retour à la musique, à l’écriture de chansons – est-ce qu’il y a cette idée, que vous pourriez revenir ?

B : Ce n’est pas impossible que je fasse un retour vers la chanson et la musique, même si je pense que l’écriture restera malgré tout ma…mon mode d’expression privilégié.

Q : Est-ce que vous avez le sentiment que même si…même en cherchant à reproduire comme ça les mouvements de l’âme dans cette recherche, cette quête permanente à travers les mots – est-ce que vous avez aussi le sentiment que parfois les mots sont insuffisants : c’est ce qu’on retrouve dans « Une interminable distraction au monde", vous le dites à un moment : finalement, est-ce que ce que je dis est vrai, est-ce que ce que j’ai dit est vrai…

B : Oui, c’est-à-dire…c’est le combat permanent de celui qui écrit : essayer de trouver les mots pour décrire des choses qui…des choses compliquées, abstraites, des états d’âme, des choses comme ça, qui sont en fait…pour lesquelles les mots n’ont pas été inventés : les mots ont été inventés pour communiquer des choses simples : « passe-moi le sel » ou « ouvre la porte », et, bon…donc c’est cette difficulté, c’est le combat essentiel de la personne qui écrit, c’est de convertir les mots en objets signifiants pour des choses très complexes.

Q : Plus abstraites, plus métaphysiques, finalement…

B : Abstraites, métaphysiques, et donc…

Q : …et donc difficiles à décrire.

B : Difficiles à décrire.

Q : Alors, Bertrand de Robillard, vous avez écrit une autre nouvelle, qui est un peu différente de ce qu’on a lu et de ce dont on parle depuis tout à l’heure, « L’homme qui penche » et « Une interminable distraction au monde ». Cette nouvelle s’appelle « Un grand Steinway devant un lac » et elle a été publiée dans le numéro 5 de l’Atelier d’écriture : de quoi vous parlez, dans ce texte ?

B : En fait, c’est l’histoire d’un musicien mauricien parti étudier la musique en Australie, et qui, après une dizaine d’années, revient s’installer à Maurice. Voilà, en gros, c’est ça.

Q : Alors, il y a quand même un questionnement, il y a cette histoire-là, mais qui est beaucoup plus un prétexte à une forme de quête un peu différente, plus distanciée. Là, pour le coup, le narrateur regarde vraiment d’un regard extérieur ce personnage-là ?

B : Oui, c’est-à-dire que, bon, il se pose la question de savoir comment ça se passe dans la tête d’un musicien qui a, disons, frôlé une carrière musicale à New York, aux Etats-Unis, et qui revient à Maurice.

Q : A Maurice, à une époque où c’est le vide…

B : Oui, a fortiori, bon, ça se passe dans les années soixante-dix, où le jazz à Maurice était complètement inconnu, voire plutôt mort, parce que ça avait existé avant – c’est-à-dire que les années soixante-dix, c’était complètement terminé, c’était fini, il n’y avait plus de public pour cette musique…Donc, voilà : comment ça se passe dans la tête de quelqu’un qui a pu espérer avoir une carrière musicale aux Etats-Unis, et qui revient dans un désert. Donc, c’est un peu ça, c’est une question existentielle.

Q : De savoir – la question, c’est quoi ? Savoir pourquoi on fait ce genre de choix-là ?

B : Plutôt, dans le…il me semble que le pourquoi est dit dans la nouvelle - comment ça se passe dans la tête de la personne, comment cette personne vit ce…cette chute vertigineuse, des Etats-Unis à l’île Maurice. C’est ça qui m’a…c’est la question que je me suis posée, que…à laquelle j’ai essayé de répondre.

Q : De répondre au fil du récit. Donc ça s’appelle « Un grand Steinway devant un lac », et la nouvelle peut se trouver dans le numéro 5 de l’Atelier d’écriture. Un peu de musique, Bertrand ? Vous avez proposé Maxime Le Forestier. Vous êtes un fan de Maxime Le Forestier, dans sa jeunesse, en tous cas. Je veux quitter ce monde heureux, ça s’appelle.

B : Oui, c’est un des premiers, ça se trouve dans son quatrième album. C’est une…je pense que c’est une des…c’est définitivement une de ses plus belles chansons.

Q : Voilà. Alors, Maxime Le Forestier : Je veux quitter ce monde heureux.

[Musique]

Bertrand de Robillard, merci pour cette belle interview sur votre œuvre, et puis, à bientôt, peut-être, sur les ondes de Music FM.

B : Merci beaucoup. Au revoir.

Entretien réalisé par Cristèle de Spéville pour Music FM, Mauritius Broadcasting Corporation

Crédit photo Nathalie Koenig (2018)